Les candidats

 

L’Assemblée Nationale élue en 2017 ne ressemblait à aucune autre. Rajeunie, féminisée, elle a accueilli une centaine de novices à au palais Bourbon. Comment ces nouveaux venus se sont-ils ajustés à cette nouvelle vie? Ont-ils transformé la politique, comme ils le promettaient? Et d’ailleurs, pourquoi la campagne électorale s’était-elle autant focalisée sur leur profil?

Au terme d’une enquête menée en immersion à l’Assemblée, mais aussi dans ses archives, ce livre brosse un tableau de la condition politique contemporaine d’hier à aujourd’hui. Il propose aussi une réflexion sur l’attente en politique, comme mode de sélection mais aussi condition de formation des élus. L’auteur révèle dans cet ouvrage l’illusion d’une promesse de changement fondée sur le non-renouvelement des visages. En l’absence de réformes profondes, la société se condamne à ce que tout change sans que finalement rien ne change.

Plan détaillé

Introduction
L’illusion du renouvellement
La file d’attente et la fabrique de l’homo politicus
Sociologie de la file d’attente

Chapitre 1 – Contre les professionnels de la politique
L’éternel retour d’une vieille critique
L’expérience politique, savoirs et points aveugles
Un sociologue à l’Assemblée

Chapitre 2 – Le temps long de la Révolution
Une brutale reconfiguration
Des carrières politiques transformées

Chapitre 3 – Le grand contournement
Une assemblée transformée
L’appel d’air de 2017

Chapitre 4 – Les jeunes gens pressés
La difficile mesure de l’activité parlementaire
Un espace hiérarchisé et différencié
Le passage du temps

Chapitre 5 – Changer de vie
Un temps dilaté
La personne et la persona
Faire et prendre des coups

Chapitre 6 – Le déclassement du parlement
D’un monde politique l’autre
Travailler plus pour gagner moins
La désertion des élites…jusqu’en 2017

Conclusion
​ Politique de la file d’attente

 


On trouvera ci-dessous un récit sur la genèse de l’enquête , des liens supplémentaires pour prolonger la lecture, et le plan détaillé du livre. Cliquer ici pour lire consulter éléments de méthode statistique et d’autres graphiques.


Genèse d’une enquête sur la politique contemporaine

Le point de départ de ce livre, c’est l’arrivée d’une centaine de personnes sans expérience politique à l’Assemblée, en juin 2017. Cette situation était extrêmement rare. Pour devenir député, et plus largement pour accéder à la sphère politique nationale, il fallait jusqu’alors avoir passé beaucoup de temps en politique. Un précédent livre co-écrit avec Julien Boelaert et Sébastien Michon apportait des données chiffrées sur ce sujet. Dans Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique, on démontrait alors que les députés de 2012 avaient passé deux fois plus de temps en politique que ceux de 1978 , que ce soit en mandats ou dans des positions salariées de permanent de parti ou de collaborateur. On explorait alors ce phénomène, souvent désigné par le terme impropre de « professionnalisation de la politique ».

En avril 2017, quand le livre a paru, le thème était à la mode. Emmanuel Macron, désormais clair favori des sondages, avaient en effet mené sa campagne contre ces professionnels de la politique. Il fallait, selon lui, « déverrouiller le système », il fallait renouveler la vie politique avec de nouveaux visages. Il en avait même fait son principal argument : l’arrivée de la société civile à l’Assemblée allait changer la politique. Le clip de campagne diffusé par En Marche ! lors des élections législatives le montre d’ailleurs bien : l’ensemble de la video porte sur les profils (mais, c’est notable, rien n’est dit sur le programme).

Je n’avais évidemment pas anticipé un tel développement. La recherche que nous venions de publier avait commencé en 2015, et si le sujet de la professionnalisation était évoqué de temps à autre, personne n’envisageait une candidature Macron à l’époque – probablement même pas lui. Encore moins de gens imaginaient que celui qui venait de rejoindre le gouvernement, et que je croisais au parlement quand il est venu défendre « sa » loi, pourrait remporter l’élection.

Cette victoire de Macron, à la suite d’une campagne menée tambour battant contre les « professionnels de la politique », eu un effet paradoxal sur le livre. D’une part, il a été fortement publicisé, de sa sortie jusqu’à l’élection de la nouvelle Assemblée fin juin 2017. Mais dans le même temps, ce livre qui attestait en avril de l’allongement toujours plus long des carrières à l’Assemblée a pris en juin un coup de vieux. Suite à l’élection d’Emmanuel Macron en mai, une centaine de novices sont en effet arrivés à l’Assemblée, et pour les autres, les carrières ont parfois été significativement racourcies. En un mois, notre livre de sociologie politique était devenu un livre d’histoire de la politique française (je renouvelle toute mes excuses à mon éditeur).

L’arrivée de ces nouveaux venus en politique offrait une manière d’étudier la manière dont des personnes expérimentées s’accoutument à ce milieu devenu si fermé. Et de voir si, comme on l’avait beaucoup entendu pendant la campagne, l’arrivée de nouveaux visages allait changer la manière dont on faisait de la politique. Cela peut paraître surprenant, mais en dépit des nombreuses déclarations appelant à porter au pouvoir des non-professionnels – lors de la campagne française, ou dans d’autres pays – on n’avait finalement que peu d’informations sur ce que l’entrée massive de novices pourrait faire à la politique.

En étudiant l’Assemblée de 2017, j’allais pouvoir observer in vivo la manière dont ces nouveaux venus s’emparaient de leurs fonctions, la manière aussi dont l’expérience influe sur les manières de faire de la politique. La nouvelle assemblée offrait en effet un dégradé rare en termes d’expérience, mêlant anciens ministres engagés depuis toujours à une exploitante agricole, un mathématicien, une aide-soignante, un DRH, ou un ancien responsable de fonds de pension. Elle permettait aussi de donner à voir les vies que mènent celles et ceux qui vivent en politique. En plongeant dans cet univers fermé des personnes qui ne s’étaient jamais frottées à la politique professionnelle, elle permettait de donner à voir la texture de cette activité qu’est la politique contemporaine.

C’est donc à la découverte de cette condition politique moderne que, dès le mois de juin 2017, je suis retourné sur le terrain. Je connaissais les lieux, pour avoir déjà fait menée une enquête en immersion entre 2014 et 2015. J’ai parcouru, des jours et des soirs durant, les couloirs de cette institution. J’ai échangé avec les élus, mais aussi leurs assistants, les centaines de fonctionnaires qui y travaillent. J’ai rejoint dans les tribunes les journalistes politiques, qui eux aussi découvraient cette nouvelle population. J’ai assisté à l’effervescence de la rentrée, à certains moments fort du début du quinquennat (du discours de politique générale à la réforme de la constitution, interrompue par l’affaire Benalla). J’ai aussi passé de longues soirées à observer, au milieu de l’hiver, deux douzaines de députés débattre de points précis du budget. Au total, j’ai certainement passé des centaines d’heures dans ce microcosme très particulier qu’est le palais Bourbon.

J’ai pu voir les novices s’installer, hésiter, s’émerveiller dans cet espace très codifié. Les débuts n’ont pas toujours été simples. La journaliste Manon Rescan, qui a chroniqué cette première année de mandats chez LREM dans un livre très informé, raconte comment un jeune député – devenu ministre depuis – a perdu tous ses moyens lors de sa première question au gouvernement, ces interpellations rituelles du mercredi où les députés peuvent échanger avec le gouvernement, sous l’oeil de l’ensemble de leurs collègues. D’autres se sont perdus dans la procédure il est vrai complexe, et on mis à contribution les fonctionnaires de l’Assemblée plus qu’à l’habitude.

Cette découverte parfois difficile s’est-elle estompée avec le temps ? Les novices ont-ils réussi à trouver leur place, et à changer la politique comme l’annonçait la campagne ? Le livre propose de répondre à ces questions, sur la base de cette enquête de terrain poursuivi pendant les deux années suivantes, mais aussi en m’appuyant sur des données quantitatives, analysées avec des techniques statistiques et des outils d’intelligence artificielle. Ce faisant, il propose une analyse de la condition politique contemporaine.

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